Agences de l’eau : Histoire d’un succès français dans la gestion des eaux continentales

Interview et relecture :

Nicolas Guérin- Agence de l'eau

Nicolas Guérin- Agence de l’eau

Nicolas GUERIN
Directeur du Département des Données,
Redevances et Relations Internationales
Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse.
www.eaurmc.fr | www.sauvonsleau.fr | @SauvonsLeau

Rédaction : Olivier Neuckens
web-environnement.fr
Une expérience et une capitalisation des connaissances sur plus de 25 années soit 25 millions de mesures pour une gestion toujours plus fine, réfléchie et intégrée des cours d’eau et des eaux souterraines des bassins versants Rhône-Méditerranée et Corse. C’est le bilan résumé de l’action de l’agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse. La lutte contre les pollutions de toutes natures évolue au gré de l’amélioration des techniques d’analyses et des savoirs faire en terme de dépollution.

Ceci pour faire face au défi des prochaines années :

  • changement climatique,
  • urbanisation et démographie toujours croissantes,
  • rejets de produits émergents biologiquement actifs et dangereux, entre autres..

Une volonté affichée au niveau européen et plus loin, d’une qualité toujours croissante des milieux aquatiques continentaux.

 

Création des Agences de l’eau

C’est suite à la première loi sur l’eau du 16 décembre 1964 que sont fondées les 6 Agences de l’eau françaises avec une originalité reconnue par les pays d’Europe et appliquée en modèle au sein de la Directive Cadre Européenne sur l’eau du 23 octobre 2000: la gestion par grands bassins versants comme unité cohérente de mesures et d’actions ; une grande innovation reprise dans le monde entier pour une gestion intégrée des masses d’eau de toutes tailles.

 

L ‘état des eaux en 1964 et leur évolution

Lors de la création des Agences de l’eau, aucune donnée sur l’eau n’était disponible au niveau national et la fondation d’un état zéro fut la première tâche des Agences. L’analyse des éléments les plus simples à analyser a d’abord prévalu et a été appliqué aux rejets des Stations d’Épuration (STEPs) et des principaux cours d’eau et eaux souterraines : azote, phosphore, polluants organiques, et quelques autres macro-polluants comme la quantité de matière organique.

Une méthodologie est créée pour qualifier l’état des milieux et rapidement, dès 1970, un inventaire national pour établir le degré de pollution (INP)est dressé. Cet INP porte sur 66 paramètres dont près de la moitié concerne la physico-chimie (température, potentiel en hydrogène, oxygène, potassium, chlorures, nitrates, matières en suspension, etc.) et l’autre moitié concerne : les micropolluants minéraux ou métaux (comme le fer, le manganèse ou le zinc), les paramètres environnementaux (comme la présence de boue, de mousse de détergents ou d’irisations) et les micropolluants organiques ou d’autres paramètres (microbiologie, radioactivité, …). Les toutes premières analyses hydrobiologiques viennent compléter des paramètres.
Au fur et à mesure du temps le nombre de mesures augmente, les paramètres suivis aussi en fonction de l’avancement des connaissances scientifiques, des moyens techniques d’analyse et des budgets alloués.

D’où l’importance des connaissances sur les masses d’eau pour la pertinence des actions de remédiation

C’est ainsi qu’aujourd’hui, des paramètres nouveaux sont pris en compte pour l’évaluation physique , chimique et biologique des eaux. On sait ainsi mesurer la concentration des métaux lourds, des perturbateurs endocriniens qui agissent comme des hormones et pour finir les produits issus de la cosmétique et du domaine médical sans oublier les pesticides.

Il est clair que si l’on prend les mêmes critères d’analyse qu’en 1971, la qualité des eaux superficielles et souterraines s’est largement et très significativement améliorée sur toute la France. Cette avancée continue grâce notamment à la Directive Cadre Européenne sur l’eau qui s’est inspirée de la méthode française pour son fondement.
Mais les techniques d’analyses devenant de plus en plus sensibles, et se répercutant sur l’appréciation de la qualité des eaux, on comprend que des efforts restent à faire pour poursuivre l’amélioration globale des masses d’eau au niveau français et européen.

Bon état écologique et conséquences

La directive européenne sur l’eau demande que les masses d’eau retrouvent un bon état écologique qui est un état très peu altéré des paramètres physico chimiques et biologiques. Les valeurs seuils sont dépendantes d’hydro-éco-régions ( 22 hydroécorégion pour la France, basées sur la géologie, le relief et le climat) et l’on peut définir par exemple l’état biologique grâce à des indicateurs comme la présence de certains poissons, les diatomées qui sont des microalgues unicellulaires, de plantes aquatiques et les macro-invertébrés.

On atteint le Bon Etat Ecologique lorsque tous les critères sont bons. Un seul mauvais critère a un impact négatif fort et déclassant.
Pour les eaux souterraines, seuls les paramètres chimiques ainsi que la quantité d’eau présente sont pris en compte. Aucun critère biologique. Et c’est en partie la raison pour laquelle, ces masses d’eau sont moins souvent déclassées. Car le nombre de paramètres pouvant conduire à un déclassement est moindre que pour les eaux superficielles.

Ce Bon Etat Ecologique doit être atteint au sein de programmes mis en place par les Agences de l’eau tous les six ans. Ces programmes se nomment « SDAGE » (pour Schéma Directeur d’Aménagement et de Gestion des Eaux). « Nous sommes au troisième programme qui vient de commencer pour se terminer en 2021 » nous explique Nicolas Guerin. Le premier qui a duré de 1996 à 2009 a été élaboré avant la DCE. L’apport de cette dernière est un cadre plus précis et normalisé qui se trouve être un avantage indéniable, toujours selon Nicolas Guerin.

Grâce aux estimations actuelles et avec les programmes d’actions prévus, l’objectif est d’atteindre le Bon Etat Ecologique pour 66% des eaux superficielles dès 2021 malgré certains inconvénients comme la rémanence de quelques produits tels que les pesticides. Pour les eaux souterraines, c’est encore mieux, on devrait pouvoir atteindre dans le bassin RMC une valeur de 99% alors qu’en Corse ce chiffre atteint déjà les 100 %.
Pour connaître la qualité des masses d’eau, l’Agence de l’eau dispose de stations de surveillance qui sont des points de prélèvement fixes dans le temps et l’espace réalisés pour la presque unanimité par la main de l’homme. En réalisant les prélèvements aux mêmes endroits et aux mêmes époques, on obtient des séries de données comparables années après années.
C’est ainsi que le travail des Agences de l’eau s’est révélé très positif depuis leur mise en place. Il faut savoir que ce sont quelques 25 millions d’analyses qui ont été réalisées depuis 1990.

 

Les causes de non atteinte du Bon Etat Ecologique : les pressions 

 

Les grands types de pressions qui empêchent l’atteinte du bon état écologique pour les bassins Rhône Méditerranée et Corse sont au nombre de trois :
Il s’agit :

1. des critères physiques, chimiques et biologiques, les derniers étant de loin les plus importants, nous venons de voir cette catégorie

2. des excès de prélèvements d’eau ou d’altération de l’hydrologie des rivières ;

3. de l’état hydromorphologique des cours d’eau qui peut nuire aux biocénoses (assemblages d’êtres et d’espèces vivants présents dans l’écosystème examiné) les plus sensibles
de l’état d’aménagement plus ou moins naturel des cours d’eau qui agit en particulier sur les risques d’inondation, la sédimentologie et la présence d’habitats importants pour certaines espèces

Pour le point n°1, la « prestation des steps » s’est bien améliorée et leur nombre également. On essaie actuellement de réutiliser les eaux traitées pour l’arrosage des jardins publiques afin d’éviter les prélèvements dans le milieu souvent préjudiciables.

De même pour les eaux pluviales, la DCE et le SDAGE préconisent une infiltration au point de chute des gouttes dans le meilleur des cas. On utilise pour cela des techniques dites « alternatives ». Sinon chaque collectivité territoriale doit intégrer dans son PLU et SCOT des dispositions pour créer des bassins de rétention bien dimensionnés afin de stocker temporairement la pluie issue du ruissellement sur les surfaces imperméables et polluées telles que les routes  bitumées !

De même, chaque collectivité a maintenant l’obligation de créer autant de surfaces perméables qu’elle en aura créé d’imperméables, c’est une avancée considérable dans la lutte contre la pollution par les eaux de pluie. Il s’agit de ne pas concentrer les flux hydriques pour réduire les risques de pollutions et d’inondations par accélérations des débits d’évacuation.
Le danger est important aussi lorsque l’on a affaire à un réseau unitaire ou eaux de pluies et eaux usées des industries ou des ménages se mélangent au sein des stations d’épuration. Trop d’eau peut polluer par débordement des réseaux d’assainissement.

Néanmoins la priorité pour l’Agence de l’eau, nous explique Nicolas Guerin, est maintenant de s’assurer de la bonne séparation des réseaux d’eaux usées et pluviales lorsque l’on a affaire à un réseau séparatif (théoriquement les eaux usées sont acheminées vers les steps tandis que les eaux pluviales non infiltrées sont acheminées vers les cours d’eau récepteurs ou vers des bassins de stockage utilisant parfois des végétaux pour une dépollution de ces effluents !) et que l’ensemble de la pollution des eaux usées arrive bien aux STEP où elles sont efficacement dépolluées avant d’être rejetées au milieu naturel.

 

 

STEP de l'Arbresle (69)

STEP de l’Arbresle (69)

Pollution par les pesticides (point n°1)

Ces produits sont dangereux pour l’environnement et les écosystèmes naturels mais très utiles pour la gestion des cultures agricoles, en principe.

Un plan de réduction de cet emploi a été initié par l’État en 2008 et nommé programme Ecophyto 1. Il se termine actuellement (fin en 2018) et affiche un demi échec : les quantités de pesticides n’ont globalement pas ou peu régressé même si en proportion la part des produits moins toxiques et moins rémanents a progressé. Il existe donc deux critères pour estimer la pollution par ces produits : leur quantité et leur dangerosité.
Le plan Ecophyto 2 voudrait maintenant réduire de 50 % l’usage de ces produits à l’horizon 2025. Pour ce faire il faut proposer aux agriculteurs de cultiver d’une autre manière en favorisant les pratiques naturelles comme l’utilisation d’insectes auxiliaires, la rotation des cultures, des parcelles enherbées etc…, des méthodes connues mais peu promues par certains lobbies aux intérêts divergents.
Le ministère de l’agriculture accompagné du ministère en charge de l’écologie est en première ligne pour ce nouveau plan et constitue d’ores et déjà des fermes pilotes pour tester et diffuser les meilleures pratiques. A suivre ….

Rivière de l'Arve

Rivière de l’Arve et seuil

Quant à elle, l’Agence de l’eau intervient plutôt dans la réduction des pollutions ponctuelles comme les stations de lavage des équipements, entre autres et pour la protection des aires d’alimentation de captage pour l’eau potable…

 

 

 

 

Pour le point n°2,
il est important que les espèces vivantes les plus sensibles à des perturbations anthropiques soient présentes et vivent bien. Un bon état hydromorphologique permettra au delà d’un seuil critique (quantité d’eau), d’avoir un impact favorable sur la vie du cours d’eau par préservation des habitats essentiels (recherche de nourriture, zones de repos, de reproduction, etc…).
Cela n’est pas possible si la hauteur d’eau et le débit sont trop faibles.

De même, peu d’eau entraîne un réchauffement excessif délétère pour certaines espèces en été et l’effet de dilution des eaux usées en sortie de step ne se fait plus sentir.

Le changement climatique et en particulier la hausse des températures devraient selon les modèles entraîner :

  • un accroissement des prélèvements agricoles pour l’irrigation à une période de l’année où les cours d’eau sont à leur niveau le plus bas (période d’étiage)
  • il en est de même pour l’eau potable

Un choix politique s’impose alors : décider de garder des cultures gourmandes en eau avec des rendements importants ou utiliser des espèces avec un besoin réduit en irrigation pour protéger la ressource.
Si le choix d’une agriculture irriguée est retenu, il faudra utiliser des technologies économes comme le goutte à goutte ou la micro-aspersion alors que l’arrosage gravitaire, très consommateur d’eau, devra être banni !
Une solution complémentaire est de trouver des ressources en eau de substitution comme des cours d’eau plus éloignés mais moins « fragiles ».
Dans tous les cas l’Agence de l’eau promeut avec emphase toutes les solutions permettant de préserver la ressource en eau de manière générale .

 

Pour le point n°3, pollution à cause d’une morphologie abîmée
Pour la meilleure gestion des inondations, il était de mise jusqu’en 1980, d’intervenir sur des cours d’eau pour les rendre rectilignes et  éviter les inondations, car l’eau était plus rapidement éliminée de son lieu de chute. Hélas le choix d’une telle option s’est révélé vite désastreux car l’inondation avait quand même lieu mais plus en aval et de manière exacerbée. Sans compter la perte d’habitats importants pour de nombreuses espèces jadis inféodées à des milieux plus naturels.

Actuellement la politique globale a drastiquement changé :
On laisse des zones être inondées par une crue qui a un faible impact ce qui crée des étendues d’eau douce, presque des lagunes, favorables à la dépollution naturelle de la ressource, qui laisse un plus grand espace de liberté aux cours d’eau et permet de réduire le risque aval d’inondations .

L’Agence de l’eau RMC envisage de redonner son espace de liberté à 300 km de cheminements hydrologiques pour le SDAGE actuel et avant 2021.

 

Pollution par seuils et barrages (point n°3)
Leur inconvénient est de retenir les sédiments et les espèces vivantes cantonnées à des tronçons de rivières. Les sédiments manquent pour éviter l’érosion du trait de côte en Méditerranée et sur les autres façades françaises et les espèces vivantes ne peuvent plus migrer ou se déplacer librement comme avant. Leur survie n’est plus toujours assurée.
Or beaucoup de ces ouvrages, seuils ou barrages, sauf s’ils ont encore une valeur patrimoniale comme un intérêt historique, peuvent être démantelés. Leur création fût la conséquence d’une politique française où l’on comptait beaucoup sur l’énergie hydraulique qui a été remplacée en grande partie par l’énergie produite par les centrales nucléaires.

 

La place de l’innovation

Elle est importante !
Il s’agit aujourd’hui de réduire la consommation énergétique des STEPS en utilisant par exemple les boues pour créer du méthane par fermentation. La récupération de chaleur en hiver et de froid en été permettrait de faire fonctionner des systèmes de climatisation réversible. Dans un contexte de transition énergétique, ces initiatives ont un poids significatif
De même il est important de continuer les recherches pour savoir comment traiter les polluants émergeant.

La place de la communication

La France est bien positionnée en Europe par rapport à sa politique et ses résultats sur la gestion de l’eau. Elle n’a pas de contentieux avec l’Union européenne contrairement à d’autres pays moins bons élèves.
D’autre part une loi, la loi Santini Oudin, demande aux collectivités locales françaises d’exporter leur savoir faire dans les pays en développement comme ceux d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique du Sud en aidant par leur expérience des villes ou villages à devenir autonomes dans leur gestion de la ressource en eau et de l’assainissement.

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